« Les dos, les dos-dos, les dos verts, les dos verts y sont là, y en a plein ! » jean-Michel est
excité comme un pou, son vélo est étalé en travers de la rue, « des gros comme ça, » il écarte
les bras, ouh-là ! si c’est vrai, celui ci doit bien faire soixante dix centimètres.

Les dos verts ce sont les grosses brèmes, de superbes poissons larges et minces aux reflets
argentés et au dos vert bronze qui vivent en bandes nombreuses le long des bords de Loire.

Tu les a vraiment vus ? où ça ? dans la mare aux corbeaux ? aux vardiaux ?
«Oui oui oui, non, non au plongeoir, y en a plein » répète-t-il en leitmotiv.

Un peu méfiants car Jean-Mi n’est pas ce que l’on fait de plus crédible dans le genre
rapporteur, Pierrot et moi décidons d’y faire un tour avant le déjeuner.
Nous enfourchons nos bicyclettes et quelques coups de pédales
plus tard nous arrivons à la plage.

Les vélos cachés dans les vardiaux, mi courant mi marchant (il fait chaud !) nous voici
rendus au lieu-dit « le plongeoir ».

Le site, est constitué d’un ensemble de quatre mares formées
par le retrait des eaux de Loire en été.

A gauche la mare froide, pas très grande, en forme de cône très poissonneuse
mais très profonde et très froide nous assure régulièrement de belles petites fritures de goujons et
de gremilles mais est impraticable à la braconne !

Au centre, le plongeoir proprement dit (certains anciens disaient « le trou »)
est surtout utilisé par les bons nageurs qui peuvent, vu sa conformation et sa profondeur,
y effectuer de superbes plongeons depuis la digue caillouteuse ou
depuis la grosse branche basse d’un grand peuplier complaisant.

Un peu sur la droite : « la longue », mare assez profonde (on n’a pas pied en son milieu) en
forme d’ellipse très allongée qui doit bien atteindre quarante, quarante-cinq mètres de long
pour dix de large.

Enfin tout à fait à droite calée de long de la digue et courant sur plus de cent mètres :
« la plate-longue » mare assez large mais très peu profonde sauf au tombant de la digue.

Nous approchons avec précaution. « Ben où y sont tes dos verts ? » questionne Pierrot, y a rien ici !
« Non c’est là, c’est là » crie Jean-Michel en nous désignant la longue. ;
il court tout énervé le long de la mare « tiens, tiens regarde ».

Au milieu de la mare apparaissent effectivement de nombreux sillages et, furtivement,
les fameux dos verts.
Ben dis donc y en a une sacrée tripotée lance Pierrot, au moins cinquante, soixante !

Avec l’excitation les estimations s’envolent et les exclamations fusent :
regarde là, et là et encore là !
Un très gros poisson au dos bleuté suivi d’un second passent devant moi dans moins de
cinquante centimètres d’eau. « Y a des carpes aussi, hurlai-je et des énormes !

Nous sommes abasourdis. Quelle manne ! mais comment faire pour les capturer
Partagés entre le désir de garder pour nous notre découverte et la nécessité
d’être efficace, nous nous concertons.
« Faut aller chercher les autres, on n’y arrivera pas tous seuls » dit Pierrot,.
« J’ai vu du grillage à la décharge, on pourrait faire un filet » propose Jean-Mi .
Je tranche : « Bon, on va manger et ensuite on prévient tout le monde, Pierrot tu en parle à ton
frère et tu vas voir Jacques et Gérard, moi je me charge de Max de Michel et de Serge ».

Nous récupérons nos montures et filons ventre à terre car il est déjà tard et on va se faire
chauffer les oreilles si on arrive en retard pour déjeuner.

Quatorze heures, la décharge fume sous le soleil nous voici poussant, tirant, déblayant les
matériaux divers qui jonchent le sol pour tenter d’extraire de fameux grillage déniché par
Jean-Mi ; effectivement il y en a gros ,une bonne vingtaine de mètres en plusieurs morceaux
en plus ou moins bon état sur un mètre cinquante de haut.

Les morceaux roulés et chargés, nous nous dirigeons vers le plongeoir en passant par la digue.
Précautionneux, nous emportons également les grandes épuisettes à manches de bambou,
les filoches et, comme nous sommes optimistes, des grands sacs de pommes de terre en toile de jute.

Tout ce charroi atteint finalement le plongeoir après un bon quart d’heure de lutte avec les vardiaux,
les ronces et les pierres déchaussées de la digue.

On étale le « filet » et on « aboute » les différents morceaux en tortillant du fil de fer.

Pour plomber le filet on aura recours aux pierres éboulées de la digue qui abondent alentour.
Elles seront tenues dans un berceau formé par le bas du grillage roulé et assurées par du fil de fer.

La bête a fière allure, quant à la mettre en place, c’est une autre affaire.
Je n’ai aucune idée du poids total de l’engin mais c’est impressionnant et nous ahanons
comme des forçat pour le tirer sur un sable fin et sec pas du tout coopératif.

Ca y est enfin, le filet est en bout de mare et nous commençons de le tracter,
à cinq de chaque côté.
Dans l’eau ça va mieux, l’engin glisse mais soudain c’est la catastrophe ! le haut du grillage
plonge au milieu et l’ensemble s’enroule sous la traction.
« Stop ! stop ! » crie Jaques, « ça va pas, y faut des raidisseurs au milieu
sinon le filet va se retourner sans arret! ».

On repart en arrière en tractant l’engin récalcitrant.
Nous coupons quelques beaux scions de saule et les mettons en place en les tricotant dans les
« mailles » de haut en bas tous les mètres.

Le grillage remis en place nous reprenons notre halage dans le style des tireurs
à la corde des compétions d’athlétisme.
Le filet avance, au rythme des ho hisse ! il s’enfonce, on ne distingue bientôt plus le milieu
noyé sous un bon mètre d’eau.
Nous avons manifestement sous-estimé la profondeur le la mare !

Ca cogne ! il doit y avoir du monde la dessous ! et nous ne sommes qu’à la moitié du parcours

Des poissons commencent à sauter par-dessus le filet, une bonne vingtaine, puis le fond
remonte et l’on voit réapparaître le haut de notre senne.

Les secousses se font de plus en plus nombreuses et brutales On ne peut presque plus avancer et
il reste encore une bonne dizaine de mètres avant d’atteindre l’extrémité de la mare.

Tout le monde crie et s’esclaffe devant l’énormité de la capture envisagée.

Ca y est tout est bloqué ! il faut entrer dans la nasse et capturer les poissons à l’épuisette.
Je saute à l’eau avec Pierrot l’épuisette à la main et je pioche !

Mon dieu c’est incroyable, l’épuisette est pleine et je ne peux même pas
la soulever hors de l’eau !
Je la tire à reculons sur la berge, il y a bien dix kilos de poisson, une énorme carpe, trois brèmes,
deux magnifiques perches ! des garbos (chevaisnes) et même un grosse écrevisse.

Je transvase mon butin dans un grand sac de jute mouillé et repars à la curée !
Nous sommes en suer et pleins de vase !

Tout le monde exulte, on n’a jamais vu ça ! les sacs se remplissent de notre pêche miraculeuse et
il semble y en avoir toujours autant dans la nasse !

Les sacs sont pleins et il faut maintenant penser à les rapporter à la maison.

A regret on abandonne la pêche, le filet est ouvert pour libérer les poissons débarassébde son lest et roulé dans les vardiaux.

Pas question de repasser par la digue, il faut traverser par le sable et traîner notre pesante
récolte jusqu’à la route.
On construit des traîneaux-brancards à l’indienne que l’on charge de notre butin et
on se remet à tirer de plus belle !

Le reste, n’est que simple péripétie : rapporter le poisson, le trier, se le partager et le distribuer car,
fiers de notre exploit et bons cœurs nous sommes allés de maison en maison offrir notre
poisson aux oussonnois.

Le croirez-vous ? il s’est trouvé quelque bonne âme pour dénoncer notre braconnage aux
autorités ! mais ce fut, je vous rassure sans conséquence.

Plus de cinquante années plus tard le merveilleux souvenir de cette extraordinaire journée est
toujours aussi présent à ma mémoire comme il l’est j'en suis certain au cœur
de tous mes amis compagnons de cette belle aventure.

Claude Deniaud

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